Gaëll GUIBERT: De l’Existant à la racine « être » : recherche d’archétypes de la signification ( études des racines sémitiques, « être », « tomber »), ed. Publibook, 2011.

Gaëll Guibert : De l’Existant à la racine « être » : recherche d’archétypes de la signification ( études des racines sémitiques, « être », «tomber »), ed. Publibook, 2011.

Un livre qui intrigue. Par son titre déjà, qui associe ontologie et linguistique. Par son éditeur ensuite : à compte d’auteur, semble-t-il. Et quand le dos de couverture nous informe que l’auteur est membre d’une obscure secte sorbonnicole (LaLIC), on se demande alors si l’université française n’a plus les moyens de publier les travaux de ses chercheurs.

Mais passons à la lecture : peut-être nous apportera-t-elle des éclaircissements.

Le premier chapitre consiste en un commentaire du livre 3 de la Philosophie de la Révélation de Schelling. L’auteur y voit le fondement d’une philosophie positive où l’on part du sujet pour parvenir à la connaissance de l’être. En corrélation, une théologie christique prend l’existant découvert (le Christ) comme point de départ de la connaissance de Dieu.

Ce préambule ontologique une fois posé, l’auteur entreprend une enquête linguistique sur le verbe hébreu, qui occupe la majeure partie du livre. Il s’intéresse tout d’abord aux racines du verbe, qui semblent bilitères, et non trilitères comme le veut l’analyse morphologique commune. Il étudie aussi, plus brièvement, les aspects du verbe : accompli, inaccompli. Cette étude a pour finalité de commenter le célèbre passage d’exode 3, 14, où Dieu se révèle à Moïse sur le Mont Sinaï, lui disant : אהיה אשר אהיה (mieux connu sous nos latitude dans sa traduction : Ego sum qui sum), et révélant son nom imprononçable, le tétragramme : יהוה (YHWH, souvent mal traduit par Yahvé, ou Jéhovah).

Cette étude du verbe hébreu hors et en contexte confirme et exemplifie la lecture de Schelling par l’auteur : Dieu n’est pas être, mais existant, et son nom imprononçable est celui de Jésus.

La partie linguistique de ce livre est passionnante en ce qu’elle parvient à ana-lyser (dans le sens étymologique de dé-composer et remonter à la source) les sacro-saintes racines trilitères sémitiques. Ces trilitères semblent dérivés de bilitères par fusions de deux bilitères, ou par augmentation des bilitères par gémination ou par ajout de lettres faibles. Cette enquête, si elle ouvre des possibilités d’analyse morphologique passionnantes, n’est pas exempte de reproches dans ses détails. L’auteur convoque par exemple tout un fatras de terminologie linguistique universitaire qui en rend la lecture indigeste, si ce n’est confuse. On se dit que ces messieurs les linguistes, qui ont des prétentions scientifiques, feraient bien de se mettre d’accord sur le sens des mots qu’ils emploient : ainsi, un morphème pour Cohen est un monème pour Martinet. On se prend à rêver d’un langage simple et commun, qui resurgit d’ailleurs parfois quand l’auteur n’y prend pas garde (p. 161 : sens pour sème ; p. 174 : radical pour synthème). Radical, infixe, suffixe, désinence… ne sont pas des gros mots, et les linguistes s’occupant de racines indo-européennes les emploient au profit de la clarté de leurs analyses. Pourquoi pas les sémitisants ?

Certaines affirmations laissent parfois perplexe. Ainsi l’auteur reprenant un exemple de la linguistique de Martinet, à propos de la non polysémie du morphème (p.160) : le –i, de domin-i est le morphème grammatical du nominatif pluriel. Pardon ! Pardon ! Il nous semble que domin-i peut également être un génitif singulier. Hors contexte, il y a polysémie, tout comme pour une racine hébraïque. D’ailleurs, plus généralement, ce problème de la polysémie des racines hébraïques ne nous en semble pas un : il suffit d’ouvrir un dictionnaire de grec ou de latin pour constater que plus une langue est ancienne, plus elle a été utilisée, et plus ses mots ont acquis de sens. S’il y a un problème, c’est celui de retrouver l’éventuel sens originel. Une étude qui pourrait y aider serait une comparaison avec les racines indo-européennes. Celles-ci sont formées de deux consonnes séparées par une voyelle et présentent le même schème que les bilitères hébreux : C-V-C. Elles constituent des monosyllabes fermés, qui pourraient être eux-mêmes l’extension de monosyllabes ouverts (C-V), dont l’auteur envisage la possibilité à la fin de son étude linguistique.

Le plus étrange est qu’après cette enquête sur les racines bilitères cachées sous les trilitères hébreux, l’auteur n’applique pas sa méthode au verbe qu’il se propose d’analyser : היה (être). Cette étude, que l’on attendait, serait certes ardue, mais passionnante. Le verbe היה étant composé de trois lettres faibles, s’ouvre alors un maximum de possibilités quand aux combinaisons ou adjonctions possibles à une éventuelle racine bilitère, ou monolitère. L’auteur se contente d’un rapprochement trop rapide avec חי (vivant), d’un autre rapprochement avec un verbe arabe هوأ (tomber), que nous ne trouvons d’ailleurs nulle part dans nos dictionnaires, même si nous trouvons un هوى qui s’en rapproche. On se demande aussi ce qui permet d’affirmer que l’hébreu היה (être), vient de l’araméen הוה (être, tomber), et non pas le contraire, ou ni l’un ni l’autre, les deux langues ayant des racines communes. Ce sens de tomber, conjoint à celui d’être, est ce qui permet à l’auteur de conclure qu’en se révélant, Dieu tombe, se détériore, et finalement entre dans l’histoire et annonce sa venue en Jésus-Christ. Le tétragramme יהוה, de la même racine être, est le nom de jésus dans l’évangile de Jean : ὁ ὤν.

Un dernier manque, dans l’étude de la formule אהיה אשר אהיה, est celle du relatif אשר. Si sa racine est certes autre que היה, sa présence dans le syntagme est essentielle quant à la relation qu’elle introduit entre les deux occurrences du verbe, et cette relation est loin d’être univoque. Son étonnante polysémie n’est pas sans questionner : qui je suis, ce que je suis, parce que je suis, si je suis, je suis ?

Au terme de cette enquête onto-logo-linguistique passionnante qui, sous un vernis universitaire scientifique ou philosophique, n’est pas sans rappeler la Qabbale, on se dit toutefois que les conclusions de l’auteur tienne plus de la croyance que du raisonnement logique. Peut-être est-ce pour cette raison que l’université n’en a pas pris en charge la publication ? Ses conclusions ne convaincront sans doute que les convaincus, et  la vérité révélée par Dieu ne nous saute pas aux yeux. On n’en admirera pas moins l’ouvrage et on reconnaîtra ses qualités : jeu intellectuel brillant, croisement fertile des champs de recherche, renouvellement de l’approche linguistique des langues sémitiques.

(L. FRESNEAU in : Rivista italo-austriaca di scienze e filosofia/Italienisch-österreichische Zeitschrift für Wissenschaft und Philosophie, 09, 2011)

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RISPOSTA DI G. GUIBERT PUBBLICATA SUL NUMERO X DELLA RIVISTA ITALO-AUSTRIACA:

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