A Nos Amis, du Comité Invisible, Paris 2014

Comité             Notes philologiques sur A Nos Amis, du Comité Invisible,

par L. Fresneau et O. Bursatti.

 

La vida es lucha, y la solidaridad para la vida es lucha y se hace en la lucha.

Unamuno

 

Nous autres, philologues, lisons beaucoup, ce n’est pas notre moindre défaut. Aussi, nous lisons lentement. Nous scrutons chaque mot au microscope. Parfois, après avoir bien lu, nous écrivons,  tel un oiseau nécrophile qui achève sa digestion. Il arrive aussi que nous ne puissions pas écrire. Peut-être le texte est-il trop jeune, trop vivant encore. Indigeste. Où peut-être nous est-il trop proche. On voit mal ce qui est proche, comme on voit mal ce qui est vif. Nous manquons de la distance nécessaire.

Alors nous quittons nos microscopes et nous marchons. Nous prenons du recul. Nous nous abstenons d’écrire jusqu’à ce que nous ayons trouvé la bonne distance, dussions-nous pour cela parcourir forêts, monts et vaux, gravir les montagnes jusqu’à la grotte de l’ermite que garde le serpent enroulé au soleil. Souvent, en haut des montagnes, on a installé des observatoires. L’air est plus pur que dans les villes, les étoiles  plus proches la nuit, et on y scrute le ciel où l’aigle plane, le jour. Dans l’observatoire en haut de la montagne, on  trouve le télescope, bien utile pour l’examen à distance.  Braquons-le vers le bas : vers notre texte. Peut-être aurons-nous, grâce au recul eumétrique, une meilleure vision. 

Enfin, nous retournons dans notre chambre obscure, nous asseoir sous l’escalier en colimaçon, non loin de la cheminée, nous méditons et nous écrivons, si notre course fut éclairante. Sinon, nous retournons polir les lentilles de nos microscopes.

 

Ce texte, que nous n’allons pas commenter, nous l’avons lu il y a quelques mois. Nous avons noté l’influence spinoziste, relevé une leçon d’Isaac Louria ou un clin d’oeil à Wittgenstein. Nous avons souri en lisant les noms des philologues familiers, des philosophes amis. Nous nous sentions chez nous. Nous n’avons pas écrit. Il y a trop, nous ne sommes pas assez. Aujourd’hui, nous avons décidé de ne pas sortir de notre poussiéreux hobby, et, comme modeste contribution à la guerre en cours, nous nous contenterons de relever quelques inexactitudes philologiques. Nous aimons les étymologies, le Comité Invisible aussi, quoiqu’il en dise. Il nous faut ajouter que nous nous sentons quelque peu responsable : nous incitions ici même il y a quelques mois le jeune Julien C. à poursuivre ses travaux philologiques et ontologiques. Et c’est le chemin qu’il suit dans ce nouveau livre. 

 

A propos de « populor » et « populaire » :

« Populaire » ne vient pas de « populor » (dévaster), mais de « popularis »  lui-même dérivé de « populus ». Malgré une évidente ressemblance formelle,  la parenté entre « populor » et « populus » n’est pas certaine, quoiqu’en disent Gaffiot, Lewis & Short et De Vaan dans le dernier dictionnaire étymologique en date. Ce dernier dérive « populor » de « populus », lui-même issu d’une racine proto-italique *poplo- qui signifierait « armée », plutôt que « peuple ». Il explique le sens du déponent par les pratiques de l’armée qui passe. Il n’est pas bien sûr de la racine proto-indoeuropéenne à laquelle rattacher  *poplo-, mais avance *plh₁-  « être plein », celle-là même qui donnerait aussi bien « plebs ». D’autres auteurs avancent d’autres racines : *kWekWlo- “tourner sur place”, *pel- “frapper”, ou bien encore une origine étrusque. On constate en tout cas un déplacement de sens du « peuple » vers l’ «  armée ». Bref,  rien de sûr, et on  peut interpréter *poplo- par peuple ou par peuple armé suivant qu’on veuille ou non un rapprochement avec « populor ». En tout cas, s’il s’agit de peuple armé, il ressemble plus à une armée régulière de citoyens, comme la phalange grecque que conspue le Comité Invisible, qu’à une foule en colère incontrôlable.

 

Mais revenons à la possible parenté entre « populus » et « populor ». Ernout et Meillet, qui ont notre confiance, n’établissent pas de lien entre les deux termes. Bréal et Bailly tirent bien « populor » de « populus », mais avec un sens antinomique : « peupler » deviendrait « dépeupler », comme en français on dit plumer pour « enlever les plumes », ou en allemand kopfen pour « couper la tête ». Pour prendre position, nous trouvons étrange que « populus » soit apparenté à dépeupler plutôt qu’à peupler. Qu’on songe à l’espagnol « pueblo », peuple et village. Et quoi qu’en disent  Bréal et Bailly, on peut difficilement mettre les plumes à un oiseau ou la tête à un acéphale, ce qui explique la possibilité d’un emploi antinomique dans les exemples français et allemand. On peut par contre peupler ou dépeupler. De plus, le sens de dépeupler est bien plus spécialisé que celui de dévaster, et est attesté plus tardivement. Enfin, on constate que « populus » n’a pris le sens de  peuple, populace, « plebs », que lui donne le Comité Invisible, qu’à l’époque impériale. Il désignait auparavant les citoyens[1], par opposition au sénat et, justement, à cette « plebs ».

 

A propos de la racine *pray- :

On admirera aussi leur extrapolation de la racine proto-indoeuropéenne  *pray-, qui signifie assez simplement : « aimer », à « puissance commune qui croît ». Si nous consultons nos dictionnaires nous trouvons quelques dérivés de cette racine qui évoquent le refuge et la paix, voir la sécurité, avant de signifier « liberté » (le frei / free du Comité Invisible) :

Le vieil anglais fre(o)ðo/fri(o)ðu : protection, refuge, sécurité.

Le nom propre Siegfried, du vieux haut-allemand fridu : paix.

L’allemand  Friede : paix, refuge, sécurité.

D’autres dérivés indiquent la personne bien intentionné, sens qui aboutit à l’ami (le friend / freund du Comité Invisible) ou à l’épouse. Il y a bien ici un « lien », quelque chose de  «commun ». Mais bon, le sens primitif de la racine est « aimer », et pour cela il vaut mieux être deux. Sinon on finit comme Narcisse[2].

Sanscrit priyá- : bien-aimé ; priyā, l’épouse.

Grec πραύς : gentil, doux.

Latin probus : bon, honnête.

On peut même ajouter à cette liste la notion de « joie », ce qui dans la nouvelle perspective Nietzschéenne qui semble être celle du Comité Invisible tout au long de A nos amis,  pourrait éventuellement nous mener à la « puissance »[3], qu’on a sans ça bien du mal à trouver :

Allemand freuen : être ravi.

Sanscrit prīṇā́ti : être content.

Toutefois, on se demande bien pourquoi cette puissance croît. C’est bien plutôt le Comité Invisible qui croit dans la puissance. Les sens dérivés de cette racine croissent dans le temps, l’espace, et pourtant nous ne croyons pas pouvoir en trouver un qu’on puisse rapprocher de cette idée de croissance. Et ce n’est pas la bonne volonté qui nous manque. Force est de constater que, à part l’amour, éventuel lien « commun », on retrouve difficilement les autres termes évoqués : « puissance » et « croissance ». On se demande bien où le Comité, avec son lyrisme débridé, est allé pêcher sa définition. Il ferait bien de s’inspirer de Nietzsche aussi bien pour l’exactitude philologique.

(in Rivista italo-austriaca di scienze e filosofia/Italienisch-österreichische Zeitschrift für Wissenschaft und Philosophie /11)

 

[1] Les parents de ces liberi que le comité convoque à propos de la racine *pray- que nous nous apprêtons à examiner.

[2] On notera amusé que A nos amis donne l’acronyme ANA : proprement EGO, en arabe.

[3] Qu’on voit les dernières lignes du texte : « Qu’est-ce que le bonheur ? Le sentiment que la puissance grandit ».

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